La beauté du geste
Deux films réalisés par Philippe Troyon, cinéaste : 1. La séance - 2. Swing ! avec la complicité du photographe, Michel Hans.
Collection d’images et de films courts sur la décomposition du mouvement à très haute vitesse d’après le cahier des charges de Etienne-Jules Marey, Harold Edgerton et l’inspiration de Jean Epstein [L’intelligence d’une machine - 1946] et les travaux photographiques de Michel Hans, concepteur du Strobolight System.
Travail à la fois cinématographique et philosophique.
Le studio cinéma de Périphérie
A cette époque les bureaux de Périphérie étaient dans l’enceinte du théâtre et nous avions construit un véritable studio de tournage avec des grilles d’éclairages et deux salles attenantes : maquillage et matériel de tournage [film et vidéo]. Par la suite, ce studio a été repris par le théâtre qui en a fait la salle 3, uniquement réservée aux répétitions de pièces de théâtre et quelques représentations.
Philippe Troyon, directeur technique de Périphérie et cinéaste, s’occupait de la coordination du Magazine pour France 3 : "L’Antenne est à nous" dont le plateau servait pour le tournage du présentateur : Laurent Bourdon (Europe 2), l’interview de nombreux invités et le tournage de nombreux clips et publicités.
Jean Patrick Lebel et Claudine Bories étaient les directeurs de Périphérie. En tant que Centre de Création Cinématographique, nous mettions à disposition ce studio pour de nombreux cinéastes et directeurs de la photographies : Caroline Champetier, François Plégade, Dominique Chapuis ... Nous étions en partenariat avec Alga Samuelson, L’envol Vidéo, Telcipro et Duran. C’était à la fois un lieu très convivial et expérimental. J’ai eu la chance de pouvoir faire ces quelques films courts expérimentaux sur la décomposition du mouvement avec un cahier des charges bien précis. Les deux films retracent cette aventure singulière.
Bob Lessenne ancien responsable des Studios Matonnet à Bruxelles était le régisseur général du studio.
Ce travail a été montré et exposé au Musée de Langres et au Musée Marey à Beaune en 1992.
VOIR Livre consacré pour cette exposition
Auteur(s) : collectif
Editeur : Musée Du Breuil De Saint-Germain
Langue : Français
Parution : 01/01/1979
Format : Moyen, de 350g à 1kg
Nombre de pages : 55
Le mouvement décomposé : Marey, Edgerton, Hans, Gioli, Lerisse, Wolf // Remerciements : film Philippe Troyon. Photographies, expositions. Chapelle de l’oratoire, Beaune 3 Juillet - 30 Août 1992. Musée du Breuil de Saint-Germain 18 Septembre - 1er Novembre 1992
Stroboscopie : « Méthode d’observation, d’un mouvement rapide de rotation ou de vibration par illumination intermittente de l’objet par des éclairs de fréquence déterminée » [dictionnaire Flammarion 1980]
Jules Etienne Marey [1830 - 1904] invente en 1882 la chronophotographie sur plaque fixe.
L’INTELLIGENCE D’UNE MACHINE
(1946)
Jean Epstein
EXTRAITS
Roues ensorcelées
Parfois un enfant remarque à l’écran les images d’une voiture qui avance d’un mouvement régulier, mais dont les roues tournent par saccades, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, ou même, à certains moments, glissent sans rotation. Etonné, voire inquiet de ce désordre, le jeune observateur interroge un adulte qui, s’il sait et s’il daigne, explique cette évidente contradiction, ten¬te d’excuser cet exemple immoral d’anarchie. Le plus souvent, d’ailleurs, le questionneur se contente d’une réponse qu’il ne comprend pas bien, mais il arrive aussi qu’un philosophe de douze ans garde désormais quelque méfiance à l’égard d’un spectacle qui donne du monde une peinture capricieuse et peut-être mensongère.
Unité de la vie
Ce bouleversement dans la hiérarchie des choses s’aggrave par la repro-duction cinématographique des mouvements à l’accéléré ou au ralenti. Les chevaux planent au-dessus de l’obstacle ; les plantes gesticulent ; les cristaux s’accouplent, se reproduisent, cicatrisent leurs plaies ; la lave rampe ; l’eau devient huile, gomme, poix arborescente ; l’homme acquiert la densité d’un nuage, la consistance d’une vapeur ; il est un pur animal gazeux, d’une grâce féline, d’une adresse simiesque. Tous les systèmes compartimentés de la nature se trouvent désarticulés. Il ne reste plus qu’un règne : la vie.
Dans les gestes, même les plus humains, l’intelligence s’efface devant l’instinct qui, seul, peut commander à des jeux de muscles si subtils, si nuan-cés, si aveuglément justes et heureux. L’univers tout entier est une immense bête dont les pierres, les fleurs, les oiseaux sont des organes exactement cohérents dans leur participation à une unique âme commune. Tant de classi-fications rigoureuses et superficielles, que l’on suppose à la nature, ne constituent qu’artifices et illusions. Sous ces mirages, le peuple des formes se révèle essentiellement homogène et étrangement anarchique.
Le cinéma, instrument non seulement d’un art, mais aussi d’une philosophie
Depuis quelques siècles déjà, les microscopes et les lunettes astrono¬mi¬ques servent à multiplier le pouvoir de pénétration de la vue, ce sens majeur, et la réflexion sur les nouvelles apparences du monde, ainsi conquises, a prodigieusement transformé et développé tous les systèmes de philosophie et de science. Sans doute, à son tour, le cinématographe, bien qu’il n’ait guère que cinquante ans d’existence, commence à compter à son actif des révéla¬tions reconnues importantes, notamment dans le domaine de l’analyse des mouvements. Mais, l’appareil qui a donné naissance au « septième art », représente aux yeux du public surtout une machine à rénover et à vulgariser le théâtre, à fabriquer un genre de spectacle, accessible aux bourses et aux intel-ligences de la plus nombreuse moyenne internationale. Rôle, certes, bénéfique et prestigieux, qui n’a que le tort d’étouffer, sous sa gloire, d’autres possibi-lités de ce même instrument, lesquelles en viennent à passer presque inaperçues.
Ainsi, on n’a prêté jusqu’ici que peu ou pas d’attention à plusieurs singularités de la représentation que le film peut donner des choses ; on n’y a guère deviné que l’image cinématographique nous prévient d’un monstre, qu’elle porte un venin subtil, qui pourrait corrompre tout l’ordre raisonnable à grand-peine imaginé dans le destin de l’univers.
Toujours, découvrir, c’est apprendre que les objets ne sont pas ce qu’on les croyait ; connaître davantage, c’est d’abord abandonner le plus clair et le plus certain de la connaissance établie. Cela n’est pas sûr, mais cela n’est pas incroyable que ce qui nous paraît étrange perversité, surprenant non-confor-misme, désobéissance et faute, dans les images animées sur l’écran, puisse servir à pénétrer encore d’un pas dans ce « terrible dessous des choses », dont s’effrayait même le pragmatisme d’un Pasteur.
LE QUIPROQUO DU CONTINU ET DU DISCONTINU
Une façon de miracle
Comme on sait, un film se compose d’un grand nombre d’images, juxta-posées sur la pellicule, mais distinctes et un peu dissemblables par la position plus ou moins modifiée du sujet cinématographié. A une certaine cadence, la projection de cette série de figures, séparées par de courts intervalles d’espace et de temps, produit l’apparence d’un mouvement ininterrompu. Et c’est le prodige le plus frappant de la machine des frères Lumière, qu’elle transforme une discontinuité en une continuité ; qu’elle permette la synthèse d’éléments discontinus et immobiles, en un ensemble continu et mobile ; qu’elle réalise la transition entre les deux aspects primordiaux de la nature, qui, depuis qu’il y a une métaphysique des sciences, s’opposaient l’un à l’autre et s’excluaient réciproquement.
Première apparence : le continu sensible
A l’échelle où, directement ou indirectement, on le perçoit par les sens, le monde apparaît d’abord comme un assemblage rigoureusement cohérent de parties matérielles, entre lesquelles l’existence d’une vacuole de néant, d’une véritable discontinuité, semble tellement impossible que, là où on ne sait pas ce qu’il y a, on a imaginé une substance de remplissage, baptisée éther. Sans doute, Pascal a montré que la prétendue horreur que la nature aurait pour le vide, était une chimère, mais il n’a pas effacé l’horreur que l’intelligence humaine éprouve pour un vide dont elle ne peut acquérir sensoriellement aucune expérience.
Deuxième apparence : le discontinu des sciences physiques
Depuis Démocrite, contre cette conception primitive du continu universel, se développe victorieusement la théorie atomistique, qui suppose la matière constituée de corpuscules indivisibles et distants les uns des autres. Si l’atome, malgré sa supposée insécabilité, a dû être subdivisé en plusieurs sortes d’élec-trons, il reste que l’on admet aujourd’hui, en général, l’hypothèse d’une structure matérielle lacunaire, discontinue, gazeuse pourrait-on dire, dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand, où les éléments pleins n’oc-cupent qu’un très faible volume par rapport aux vides immenses, à travers lesquels ils circulent. Ainsi, une galaxie se compare à une vapeur d’étoiles, comme l’atome rappelle un système solaire en miniature.
Sous le monde consistant, que nous connaissons pratiquement, se dissimu-lent les surprises d’une réalité très dispersée, où la proportion de ce qui est, en comparaison de ce qui n’est rien de nommable, peut être figurée par une mouche volant dans un espace de quelque huit kilomètres cubes.
Troisième apparence : le continu mathématique
Si les corpuscules matériels peuvent être conçus distincts, ils ne peuvent pas être reconnus indépendants, car ils exercent tous entre eux des influences réciproques, qui expliquent le comportement de chacun d’eux. Le réseau de ces innombrables interactions, ou champ de forces, représente une trame im-pondérable, qui remplit tout l’espace-temps des relativistes. Dans cette nouvelle continuité à quatre dimensions, l’énergie partout latente se condense, çà et là, en granules doués de masse, qui sont les constituants élémentaires de la matière.
Sous le discontinu matériel – moléculaire, atomique, intra-atomique – on imagine donc un continu, plus profond et mieux caché encore, qu’on devrait appeler pré-matériel, parce qu’il prépare et dirige les localisations quantiques et probabilistes de la masse, de la lumière, de l’électricité.










