Conférence de Gênes - Italie - 2015

Gênes
Avec les mots, la voix et le corps

Je suis chef d’établissement d’un collège qui accueille des enfants de niveaux scolaires extrêmement différents, de tous milieux sociaux et de toutes origines, nous le revendiquons. Notre objectif n’est pas de former une petite élite et de laisser sur le bord du chemin les élèves les plus fragiles. L’hétérogénéité est une richesse.

Faisons le point très rapidement sur quelques-uns des obstacles auxquels l’école est confrontée dans la transmission des savoirs.


La perte de la mémoire commune

Les enfants ont un accès illimité aux informations de toutes sortes qui se produisent dans le monde. La mémoire et la culture communément partagées est remplacée par une mémoire personnelle autobiographique à travers les réseaux sociaux. Chez les jeunes, cela se traduit par un égocentrisme, un individualisme, par le plaisir de se regarder sans se soucier de regarder l’autre, de regarder le monde. En bref, la mémoire personnelle prend la place de la mémoire collective Les enfants ont accès à tout ; mais on s’aperçoit qu’ils ne connaissent plus grand-chose du monde dans lequel ils vivent et tout ce qui précède la naissance est un magma flou qui ne présente pas beaucoup d’intérêt pour eux. C’est une sorte d’amnésie destructrice.
La conséquence est la perte irrémédiable d’œuvres entières qui sont notre conscience. C’était grâce à la rencontre exigeante avec ces grandes œuvres qui nous dépassent parfois, dans un corps à corps exigeant, que l’on prend pleinement conscience de ce que l’on est.


Quelle place pour la responsabilité, l’initiative, la créativité à l’école ?

- Les modes de transmission à l’école n’ont pas évolué. Ils sont trop désincarnés et ne laissent pas de place à l’initiative à la responsabilité des élèves.

- Dans l’emploi du temps des élèves, il n’y a pas d’espace pour l’expression, pour que les élèves développent leur esprit d’initiative, exercent leur autonomie et leur responsabilité. L’élève n’est pas considéré comme un enfant capable de penser le monde, de se penser lui-même, il est là pour assimiler des programmes. L’école n’accueille pas la part de l’enfant. La créativité est absente à l’école.

Enfin l’une des évolutions actuelles les plus inquiétantes de nos systèmes éducatifs réside dans l’installation aux postes de commandement de nos pays, d’une vision purement économique du problème éducatif, élaboré et développée à l’échelle internationale avec une vision uniquement fondée sur des performances pour le moins discutables. La fonction de l’école c’est d’apprendre tout simplement à penser, c’est d’introduire ce bonheur qu’est la maîtrise par l’esprit des choses que l’on fait, qu’elles quelles soient. Et cela passe par l’expérience, il faut que l’école soit le lieu d’expériences qui touchent à la fois l’esprit, l’imaginaire et le corps.


Que faire ? Comment faire ?

Notre travail est fondé sur le projet d’établissement.

Je vais développer aujourd’hui uniquement le pole de ce projet : les projets culturels et artistiques qui constituent une identité forte de l’établissement et un facteur essentiel de sa réussite car ils sont vécues dans le parcours des adolescents comme de véritables expériences. J’emploie volontairement le mot expérience dont l’étymologie signifie : endurer, passer à travers soi et par extension, voyagé, endurer. Notre projet c’est de créer « une école de l’expérience ».


Les projets artistiques

J’ai toujours en tête cette phrase de Pier Paolo Pasolini : « Il faut croire à la formidable force révolutionnaire du passé ». Cela ne signifie pas que Pasolini était passéiste, on sait qu’il était progressiste. Mais il voulait dire que pour marcher dans le monde nouveau, pour vivre avec son temps, pour être au cœur de l’histoire, il faut prendre appui sur le passé, sur cette force qui a été portée jusqu’à aujourd’hui par les hommes.

Les projets artistiques, culturels que nous menons, prennent appui d’une part sur nos racines et sur les mythes qui ont fondé notre civilisation et dont les questions ont traversé les siècles ; d’autre part dans les classes à forte immigration, ils peuvent prendre appui sur l’histoire de la famille, sur le mythe familial.

Ce patrimoine culturel et artistique offre de prodigieuses occasions de se révéler, de se former à la vie et d’accéder à la pleine humanité. Mais il n’y a pas d’œuvre, sans pratique. Il ne s’agit pas seulement d’accéder aux œuvres, il faut que celles-ci « œuvrent  » comme le dit le philosophe Bernard Stiegler. Oui, il est très important que chaque enfant soit confronté à des formes culturelles, artistiques, à tout un patrimoine littéraire et scientifique, à condition que chacun puisse se les réapproprier et les transformer.


- Mon cœur le monde à l’intérieur

Ce projet a été réalisé dans une classe composée avec des élèves d’une vingtaine d’origines différentes. Beaucoup parmi ses enfants sont des migrants de la seconde génération. Ils se sont détachés de l’histoire familiale, ne connaissent plus leur langue maternelle et la culture de leurs parents. La réussite de ces élèves devient difficile lorsque la culture d’origine s’efface, lors qu’ils renient leurs traditions. C’est une sorte de destruction. Pour eux, ’interroger la culture et l’histoire des parents et retrouver le mythe familial, c’est une façon de faire le pont entre le pays qu’ils ont quitté et celui dans lequel ils vivent.

Le projet « Mon cœur, le monde à l’intérieur » s’est articulé autour de la pratique de la danse et de l’écriture poétique. Le professeur de français a axé le travail autour du rapport danses contemporaines et danses traditionnelles en lien avec les racines des enfants, de leurs parents. Il s’agissait de voir comment on peut revisiter des éléments appartenant à une mémoire personnelle, familiale ou générationnelle dans des écritures chorégraphiques et poétiques contemporaines.

Les élèves ont questionné leurs parents ou leurs grands parents sur les traditions de leurs familles. Ils ont écrit durant toute l’année en atelier de poésie avec une poète renommée : l’écriture est partie du corps et des souvenirs, réels ou imaginaires, de lieux d’origines ou des lieux que les enfants ont inventés.

Le chemin emprunté est celui du travail sur la langue, avec les mots comme des corps habitant le corps, les mouvements, les élans, les repos, les rêves, les souvenirs, la mémoire…

Nous allons regarder un court extrait de leur spectacle réalisé au Centre National de la Danse.

Je tiens à préciser que ces enfants ont suivi chaque année durant leurs quatre années passées au collège des projets, de danse de théâtre, de cinéma. A la fin de la 3ème ont ils ont tous réussis leur examen. Ce qui est quelque chose d’unique dans des écoles qui reçoivent un public très hétérogène.


- Avec les mots, la voix et le corps

Dans les projets « Avec les mots, la voix le corps » nous accordons une place première à la mythologie grecque. L’Iliade et d’autres œuvres du théâtre grec nous intéressent parce qu’elle nous propose une sorte de morale des valeurs, parmi lesquelles le sens du vivre bien, avec noblesse, sans lâcheté, sans petitesse ; il ne s’agit pas d’une morale de l’interdit, de la culpabilité, mais c’est une façon de voir et de vivre, une vision du monde. Le théâtre grec qui puise dans les mythes permet au peuple de s’interroger sur les valeurs qu’ils partagent, de mettre à distance les problèmes qui se posent, si terribles soient-ils, et d’en débattre pour les résoudre. Sur scène, pendant un court moment, on regarde le monde tel qu’il est.

Mais en y ajoutant la poésie, l’émotion, sa propre quête, on parle aussi du monde tel qu’il devrait être, car nous avons besoin aussi de regarder le monde tel qu’il pourrait être.

Vous allez le voir, ces projets sont conçus comme un voyage, une aventure qui dure le temps d’une année scolaire. L’aventure débouche toujours sur la création d’une œuvre, d’« un chef d’œuvre » où ont pris corps les connaissances, les rencontres qui on fait découvrir aux élèves des choses qu’ils n’attendaient pas et qui changent le cours de l’existence.

Cette aventure passe par l’expérience du théâtre, de la danse, du cinéma et du voyage dont la pratique exigeante produit un mouvement chez ces élèves que l’on pourrait comparer à un retour vers soi-même. C’est un voyage intérieur où chacun doit trouver sa propre forme, sa propre manière d’être. Mais regardons plutôt ce film qui est une sorte de bande annonce des projets que nous avons réalisé ces 4 dernières années

Après tant d’années d’ateliers artistiques, chaque année, c’est pour moi la même surprise, toujours le même étonnement : je suis surpris par la qualité de travail des adolescents, leur engagement et surtout leur talent. Voici qu’ils apparaissent sous un jour nouveau…. Et ce que je ressens alors c’est de la reconnaissance pour ce qu’ils sont et de la confiance en leur avenir.

C’est important de le dire aujourd’hui et d’affirmer que la culture permet aux enfants de se construire dans une belle humanité et qu’elles donnent aux hommes leur identité. Nous vivons un monde qui dérive : ceux qui ont détruit les Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan ou les mausolées millénaires à Tombouctou, ou encore ceux qui tuent les journalistes et les dessinateurs parce qu’ils proclament la démocratie, la tolérance et liberté de conscience, savent où ils frappent : ils frappent les valeurs universelles, les patrimoines et les biens communs, millénaires, ils frappent aux cœurs des identités.

La culture, les cultures, la création sont l’ultime énergie renouvelable. Quand tout le reste se détruit, ce sont elles qui donnent à un peuple, la force de se construire et de reconstruire.

Nous n’avons pas su, ou pas pu empêcher les crimes racistes, les guerres barbares. Nous devons apprendre aux jeunes à agir pour que le monde dans lequel ils vivent soit meilleur que le notre. C’est difficile. Mais c’est une autre guerre dont il est question, contre l’injustice, contre l’abandon des jeunes. Il faut briser les ghettos, ouvrir les portes, donner à chaque enfant la chance d’apprendre de lui, autant qu’il apprend des autres.

Les récents événements qui se sont produits en France, nous interrogent. Des jeunes qui ont grandi dans notre pays ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. Mais ce ne sont pas des barbares, ils sont tels qu’on peu en croiser tous les jours.
Ils ont basculé dans la délinquance, ils n’ont plus été maitres de leur destin. Ils ont pris pour de la religion ce qui n’était que de l’aliénation.

C’est pour cela que nous devons donner aux enfants les moyens de créer quelque chose avec les mains, afin qu’ils entrent dans le monde par la voie la plus approprié qui est la voie de la création. Car si dans l’éducation des enfants, dans leur naissance au monde, il manque l’apport de leur invention, ils trouveront tout fait, ils s’en détacheront et ils voudront le détruire. Créer est une forme de maternité, c’est la meilleure façon d’être présent aux autres et au monde. Il me semble que si l’école avait conscience de cette exigence, si l’esprit de création était développé en même temps que les notions du vivre et du savoir, cela résoudrait quelques problèmes du monde que nous vivons.

Joseph Rossetto