"Ecrire la vie" par Antoine Compagnon

Écrire la vie II

Antoine Compagnon
05 janvier 2010 16:30 Cours Amphithéâtre Marguerite de Navarre - Marcelin Berthelot
Fondation Bettencourt Schueller

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ECRIRE LA VIE - ANTOINE COMPAGNON [Collège de France]

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Littérature française moderne et contemporaine : Histoire, critique, théorie

Le cours de cette année se présente comme la suite du cours de l’an dernier. Après avoir posé les prémisses d’une réflexion sur l’écriture de vie qui s’appuyait ponctuellement sur les auteurs cités – mais il a été davantage question de Stendhal et de Proust que de Montaigne –, il s’agit à présent de se frayer une voie à travers le texte des Essais, selon l’idée montaignienne que l’intérêt de la chasse est dans la quête, plutôt que dans la prise : « L’agitation et la chasse est proprement de nostre gisbier quotidien [...] car nous sommes nais à quester la vérité [...] » (II, 12) ; « Qui n’aime la chasse qu’en la prise, il ne lui appartient pas de se mesler à nostre escole » (III, 5). Montaigne est donc cette année au centre de notre « terrain de chasse », sous l’angle de la présence de la vie dans l’écriture des Essais.

On s’est attardé l’an passé sur la théorie actuelle du moi narratif développée par les philosophes moraux analytiques, tels Charles Taylor et Alasdair MacIntyre, et introduite en France par Paul Ricœur. Cette doxa contemporaine liant identité et narrativité inverse en quelque sorte les présupposés sur lesquels reposaient la pensée critique des années soixante-dix, en s’opposant à la condamnation de l’écriture de vie, de son abus et de son aporie, portée au XXe siècle par Proust, Sartre, Barthes ou Foucault.

Ce bref rappel du chemin parcouru l’année passée ne pouvait éviter de confronter la réflexion théorique menée dans le cadre de ce cours et la pratique même de l’écriture de vie qui l’a accompagnée, jusqu’à la publication, à l’automne 2009, du Cas Bernard Faÿ, sans qu’il y ait pourtant eu contamination consciente entre ces deux entreprises. Ce sont donc les raisons de cette ignorance réciproque entre d’une part, la main du théoricien préparant chaque semaine un cours sur l’écriture de la vie, et de l’autre, celle du biographe s’attelant à l’écriture de la vie d’un pair,lui aussi spécialiste de Proust, professeur aux États-Unis puis au Collège de France, qu’il a fallu tenter d’élucider, après coup. Ce n’est que dans le retour a posteriori sur cette entreprise contradictoire de déchiffrement d’une vie que s’est imposée sa dimension inquisitrice, sa parenté avec la démarche du détective qui force les secrets d’autrui, pénètre par effraction dans son existence, enfin cherche à donner une cohérence aux événements qui la constituent, en une chasse où la prise n’est pas toujours celle que l’on attendait...

L’œuvre de Montaigne offre aujourd’hui un point d’appui pour tenter de résister à ce lieu commun de la vie comme récit qui est au fondement de l’idéologie contemporaine : « ce ne sont pas mes actes que je descris, c’est moy, c’est mon essence » affirme-t-il au chapitre « De l’exercitation » (II, 6). Les Essais permettent en effet de saisir le moment historique du passage du genre classique des Vies exemplaires au genre moderne de la biographie individuelle et particulière, selon une perspective diachronique que les derniers cours de la session précédente avaient commencé d’esquisser à partir d’une rapide enquête sur le mot même de biographie.

À partir de l’analyse des moments de vie fugitifs, des épiphanies, des « vies minuscules », des parenthèses – comme cette allusion à la mort de ses enfants dans un ajout au premier chapitre des Essais – qui émaillent çà et là le tissu du texte montaignien, on veut saisir les rapports entre l’écriture de la vie et l’écriture du moi, qui marque l’émergence de la subjectivité moderne. L’inflation du moi traduit chez Montaigne la substitution d’un discours de vérité sur un homme particulier et approximatif à un discours d’exemplarité prenant appui sur l’examen de la conduite des grands hommes. Ainsi se comprend la célèbre formule liminaire du chapitre « Du repentir » (III, 2) : « Les autres forment l’homme ; je le recite et en represente un particulier bien mal formé, et lequel, si j’avoy à façonner de nouveau, je ferois vrayement bien autre qu’il n’est ». Le verbe réciter renvoie ici moins au « récit de soi » comme relation de paroles, de faits et gestes, suivant une narration qui les relie, qu’à l’idée de liste, d’énumération d’événements discontinus, d’ébauches de récits de vie.


Quel regard avez-vous sur notre monde ? Qu’aimeriez-vous découvrir ?

Depuis 1530, le Collège de France ne s’interdit aucun domaine de recherche ou curiosité pour décrire le monde et accompagner ses mutations. Chaque semaine, nous irons à la rencontre d’un des professeurs du Collège de France et de son enseignement. Quel que soit la discipline, scientifique, littéraire, historique, linguistique, la recherche y est en marche, souvent fondamentale et toujours « libre » :

« pas des vérités acquises » disait Maurice Merleau-Ponty, mais l’idée d’une recherche libre."

Avec comme seule obligation de "traiter tous les ans un nouveau sujet", comme le rappelle Claude Levi-Strauss , ce qui est « passionnant pour celui qui a le goût de l’exploration intellectuelle ». Le pouvoir de l’imagination y est grand. Claude Bernard a pu proclamer qu’on y cherche la médecine de demain, qu’on y enseigne

« une science qui n’existe pas ».

Le Collège de France, c’est le dialogue des discipline, des hommes et des femmes aux riches itinéraires. Ces « hérétiques consacrés » comme a pu dire Pierre Bourdieu songeant aux parcours atypiques, d’un Foucault ou d’un Dumézil, faits de grands passages par les universités étrangères.

Cette semaine, je vous propose de retrouver un ingénieur polytechnicien de formation, « converti » à la littérature, illustre spécialiste de Montaigne et de Proust, Antoine Compagnon, qui se partage entre New York et Paris, entre sa chaire principale de « Littérature française moderne et contemporaine » au Collège de France et ses étudiants de l’université de Columbia. Depuis 10 ans, son cours public et gratuit dans le grand amphithéâtre du Collège ne désemplit pas. On fait la queue pour y assister.

Dans sa leçon inaugurale, rediffusée récemment sur France Culture, Antoine Compagnon posait en 2006 la question de la littérature pour quoi faire ? Fin 2015, l’historien Patrick Boucheron, nouvel « entrant » au Collège de France se demandait « ce que peut l’Histoire ». La littérature et l’histoire ne donnent pas des recettes pour bien vivre, mais en disant les moments de vie, de conscience, tout comme les sciences peuvent nous faire changer de perspective en nous faisant entrer au cœur du vivant, de la matière, de l’infiniment grand ou petit, peut-être nous donnent-elles toutes ensemble cette distance critique, ce pouvoir d’émerveillement ou d’interrogation, qui peut garder de la folie, qui peut nous pousser plus loin… ? De Barthes, dont il fut l’élève et l’ami, Antoine Compagnon retient la formule :

« la littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer ».

Roland Barthes peu avant sa disparition s’attachait à trouver une issue « au conflit moderne, entre le monde et l’œuvre, entre la vie et la littérature ». Antoine Compagnon cite la solution entrevue :

« faire de sa vie une œuvre, son Œuvre ».

C’est l’entrée que j’ai choisie pour ouvrir notre année de cours au Collège de France : je vous propose un regard rétrospectif sur une décennie de cours sur la littérature, de Proust à Baudelaire en passant par Montaigne et l’année 1966, une année charnière, racontée et analysée par Antoine Compagnon.

Dans son Histoire d’un Allemand, Sebastian Haffner demandait de « lire les biographies, non pas celles des hommes d’Etat, mais celles, trop rares, de citoyens ordinaires inconnus » pour appréhender l’Histoire et l’impact des événements sur les vies, de la simple secousse à l’anéantissement. Après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, jour après jour, les portrait biographiques d’inconnus qui avaient laissé des traces sur le toile, photos, bouts d’existence, des victimes qu’on sortait de l’anonymat a jeté, je crois, une autre manière de voir nos vies. En 2009, quand Antoine Compagnon inscrit son cours « Ecrire la vie », il reprend pour partie le succès du genre littéraire anglo-saxon « life writing », pour lequel il propose le néologisme « Ecrire – la – vie ». Au genre noble des écrits biographiques et des mémoires s’opposeraient les écrits personnels plus modestes et communs. Au-delà, une fois levées les critiques de narcissisme, d’aporie liée à ce genre, il y aurait le projet d’un Proust qui transforme la vie, ce que Barthes a appelé, nous dit Antoine Compagnon, « l’écriture de vie ».

Et nous gagnons le grand amphithéâtre pour le cours d’Antoine Compagnon, « Ecrire la vie », le 6 janvier 2009.


Pour prolonger :

Roland Barthes, Comment vivre ensemble. Cours et séminaires au Collège de France (1976-1977), Seuil, 2002

- Les ouvrages d’Antoine Compagnon publiés chez Gallimard

- Les livres d’Antoine Compagnon aux Editions des Equateurs

- Antoine Compagnon, cours du Collège de France diffusés dans le cadre de l’Éloge du Savoir de Christine Goémé.

Ecouter La nuit rêvée d’Antoine Compagnon, France Culture : une sélection d’archives radiophoniques par Antoine Compagnon et entretiens avec Christine Goémé.

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